Marie Perreault, une histoire de résilience

Marie Perreault vers 1940

Marie Perreault voit le jour le 22 mars 1894 à Lambton, au Québec. Elle est l’une des douze enfants de Jean Perreault (Sainte-Marie-de-Beauce, Qc, 1852 – Lambton, Qc, 1927) et de Flore Roy (Stratford, Qc, 1858 – Lambton, Qc, 1941), qui ont eu leurs enfants au fil de vingt-deux années.

Famille de Jean Perreault et Flore Roy. Marie Perreaut est à gauche de la deuxième rangée.

Le 26 novembre 1917, à la cathédrale Saint-Michel de Sherbrooke, Marie Perreault épouse en premières noces mon grand-père, Joseph Albert Jarest (Saint-Hyacinthe, Qc, 1895 – probablement Duluth, Minnesota, États-Unis, 1939). Après huit années d’une relation difficile et mouvementée, le couple se serait séparé ou aurait divorcé vers 1925. Marie refait sa vie le 14 juillet 1940 en épousant Charles-Émile Demers (Saint-Jean-sur-Richelieu, Qc, 1897 – Montréal, Qc, 1961) à l’église Saint-Eusèbe-de-Verceil, à Montréal.

Photo de mariage d’Albert Jarest et de Marie Perreault en 1917

Encore en 2020, je ne connaissais rien de la relation entre mes grands-parents. Un profond silence entourait leur histoire dans la famille, pour des raisons qui m’échappaient alors. On ne nous parlait tout simplement jamais d’eux.

Le contrat de mariage de mon père, Vincent Gauvreau (Québec, Qc, 1911 – Montréal, Qc, 1968), et de ma mère, Yvette Jarest (Sault-Sainte-Marie, Ont., 1922 – Longueuil, Qc, 1993), rédigé en 1946, indiquait pourtant qu’Albert et Marie étaient tous deux décédés. J’ai découvert par la suite que Marie Perreault avait vécu jusqu’en 1979, soit trente-trois ans après la signature de ce contrat. C’est un chercheur qui m’a appris que la version de l’histoire familiale que je connaissais ne correspondait pas à la réalité. Cette révélation a éveillé en moi un profond besoin de comprendre et m’a lancé sur la piste d’une recherche approfondie pour découvrir la vérité.

Pour comprendre cette histoire, il faut la replacer dans le contexte de l’époque. Le catholicisme exerçait alors une influence dominante dans l’ensemble du Québec, jusque dans la sphère politique. Le prosélytisme religieux imprégnait la vie sociale, et l’idée selon laquelle il n’y avait « hors du catholicisme, point de salut » était largement répandue.

Dans ce contexte, il n’était pas rare que les familles taisent les comportements jugés répréhensibles ou les scandales vécus en leur sein afin de préserver les apparences et leur bonne réputation. Les femmes, en particulier, disposaient de peu d’autonomie et devaient souvent agir avec le consentement de leur époux, dans un rapport marqué par la soumission. Le mariage était alors considéré comme un engagement à maintenir « pour le meilleur et pour le pire ».

Au cours de mes recherches, j’ai consulté des actes de baptême et de mariage, des recensements ainsi que des journaux d’époque. Ces sources m’ont permis de recueillir de nombreux renseignements sur mes grands-parents. J’ai eu également des échanges avec deux membres de la famille Perreault, l’un à Sherbrooke et l’autre à Barre, au Vermont. Grâce à eux, j’ai obtenu des photographies. J’ai eu un éclairage nouveau sur la relation entre Marie et Albert.

D’après les témoignages recueillis, Marie avait un caractère affirmé et pouvait avoir de brusques sautes d’humeur. Albert, quant à lui, aurait parfois été colérique et il aurait abusé de l’alcool. Un membre de la famille Perreault m’a confié que « ça brassait pas mal à la maison lorsqu’il levait le coude ». Il aurait aussi eu un côté voyou et délinquant. Leur relation semble donc avoir été marquée par de fortes tensions, ce qui pourrait expliquer qu’elle n’ait pas duré.

Après leur mariage, le couple habite quelque temps à Saint-Hyacinthe, comme en témoignent les archives du journal « Le Clairon ». Le 21 juillet 1919, Marie donne naissance à Jacques Henri Guy. Moïse Gagnon et Gabrielle Jacques en sont respectivement le parrain et la marraine. L’enfant meurt le 30 juillet et est inhumé dans la fosse commune de l’actuel cimetière de la cathédrale de Saint-Hyacinthe.

Vers 1920, le couple s’installe à Sault-Sainte-Marie, en Ontario. Le 22 mars 1921, Marie donne naissance à une fille, prénommée Marie Yvette Kate Lucienne, qui sera connue toute sa vie sous le prénom d’Yvette. Cette naissance coïncide avec le 27e anniversaire de Marie Perreault.

En janvier 1921, deux mois avant la naissance de ma mère, Yvette, Albert est arrêté pour avoir commis un vol dans une résidence de Sault-Sainte-Marie. Un bref article du « Sault Daily Star » rapporte l’arrestation et précise que la peine sera prononcée ultérieurement. À ce jour, je n’ai malheureusement trouvé aucun article indiquant ce qui s’est passé par la suite.

Article paru dans le Sault Daily Star de Sault-Sainte-Marie, Ontario, du 21 janvier 1921

Des archives attestent deux passages d’Albert au Michigan, en 1922 et en 1923. Le couple s’établit ensuite à Duluth, au Minnesota, probablement au cours de cette période. Aucun document retrouvé ne le confirme clairement, mais Marie y aurait donné naissance à son fils Gérald en 1923. Cette année de naissance figure sur le monument funéraire de la famille Perreault où Gérald est inhumé en 1940 au cimetière de l’église Saint-Vital de Lambton.

Marie Perreault-Jarest et sa fille Yvette à Duluth vers 1923. Sur cette photo, ma mère a environ 2 ans

En 1925, le couple se sépare. Certains sites de généalogie parlent d’une séparation, tandis que d’autres évoquent un divorce. Marie retourne alors à Lambton avec ses deux enfants. Comme ses parents, Jean et Flore, sont déjà âgés, son frère Elzéar Perreault et l’épouse de celui-ci, Rose-de-Lima Picard, prennent en charge l’éducation des enfants.

Elzéar Perreault

Elzéar Perreault est fermier. En 1925, son foyer accueille déjà les trois enfants nés du premier mariage de Rose-de-Lima Picard avec Donat Lussier (1895-1922) : Doris Lussier (1918-1993), connu comme auteur et commentateur politique ainsi que pour son personnage du « Père Gédéon »; Thérèse Lussier (1919-1944); et Claire Lussier (1920-2007). Entre 1927 et 1938, Elzéar et Rose-de-Lima auront à leur tour une dizaine d’enfants.

Doris Lussier, alias le Père Gédéon.

Sans ressources, Marie a dû compter sur sa famille pour l’accueillir et l’aider à prendre soin de ses enfants. Il lui a certainement fallu beaucoup de courage pour quitter son époux et revenir des États-Unis auprès des siens. J’imagine aussi le scandale qu’une telle rupture pouvait provoquer en 1925. La famille d’Albert accordait une grande importance au regard d’autrui et cherchait à préserver les apparences. Cela peut expliquer leur refus de parler d’Albert et de Marie, mais ça ne justifie pas le fait de les avoir déclarés morts dans le contrat de mariage de mes parents, rédigé par un ami des sœurs Jarest, alors que Marie était encore en vie.

Pourquoi avoir effacé Marie de la mémoire familiale à cause des comportements d’Albert? Je trouve triste que que cette histoire efface aussi l’accueil et la générosité dont les Perreault ont fait preuve envers ma mère et son frère.

Gérald était habile de ses mains, tandis qu’Yvette apprenait facilement à l’école. Il a donc été décidé que Gérald travaillerait à la ferme familiale et qu’Yvette serait envoyée chez les sœurs d’Albert, Antoinette et Blanche-Alice Jarest à Sherbrooke puisqu`elles avaient les moyens pour qu’elle poursuive ses études. Je souligne que les deux soeurs d’Albert ont été toute leur vie d’une grande bonté et elles ont fait preuve de bienveillance envers ma mère et sa famille.

Les archives des journaux indiquent que Gérald a participé à des concours lors de foires agricoles et qu’il a même remporté un prix. De son côté, Yvette excellait dans ses études au Mont-Notre-Dame, comme le souligne à plusieurs reprises le journal « La Tribune ».

Yvette et Gérald Jarest à Lambton

Yvette rend occasionnellement visite à Gérald à Lambton. Les deux semblent entretenir une bonne relation jusqu’à la mort de Gérald, survenue pendant un orage le 18 juin 1940, à la ferme d’Elzéar.

Article du Sherbrooke Daily Record du 19 juin 1940
Article de la Tribune de Sherbrooke du 19 juin 1940

L’histoire fait la une des journaux francophones et anglophones de Sherbrooke, ainsi que de L’Écho de Frontenac. Gérald avait presque 17 ans. Elzéar, qui l’aimait comme son propre fils, est dévasté. Les journaux présentent d’ailleurs Gérald comme son fils adoptif.

Ce jour-là, les deux hommes creusaient des rigoles dans les champs lorsque la pluie a commencé à tomber. Sur le chemin du retour, Gérald a décidé de rebrousser chemin pour aller chercher une pelle laissée sur place. Il a alors été frappé par la foudre et il est mort sur le coup. Inquiet de son absence prolongée, Elzéar est retourné au champ et a trouvé son corps gravement brûlé. Gérald a été inhumé le 21 juillet dans le lot familiale de la famille Perreault à Lambton. Dans le registre d’inhumation figure la signature de Marie sous le nom de Madame J. Albert Jarest.

Registre de la paroisse Saint-Vital, 21 juin 1940
Sépulture de la famille Perreault à Lambton

Le 14 juillet suivant, Marie Perreault épouse Émile Demers. Le couple n’aura pas d’enfant. Selon un membre de la famille Perreault, Émile s’est montré d’une grande bienveillance envers Marie. Il meurt à Montréal en 1961, à l’âge de 64 ans, après 21 années de mariage.

Photo de mariage de Marie Perreault
et d’Émile Demers

Selon une anecdote familiale, Marie aurait communiqué avec un cousin de la famille Jarest afin de retrouver sa fille, probablement après le décès de son époux. Yvette l’aurait rencontrée, mais lui aurait signifié qu’elle ne souhaitait pas renouer avec elle parce qu’elle estimait avoir qu’elle l’avait abandonnée. Pour Yvette, les véritables figures maternelles étaient les deux sœurs d’Albert, qui avaient pris soin d’elle une grande partie sa vie. Ces retrouvailles auraient pu permettre à Marie de connaître ses petits-enfants. Ma mère avait sûrement ses raisons d’agir ainsi, mais j’y vois une occasion manquée. Je me demande aussi ce qu’elle savait des comportements de son père, qu’elle a idéalisé jusqu’à la fin de ses jours.

Quant à Albert, nous ne savons pas vraiment ce qu’il est devenu. Les rubriques nécrologiques de mes arrière-grands-parents, Jean-Baptiste Jarest (Saint-Hyacinthe, Qc 1859 – Sherbrooke, Qc 1931) et Malvina Fredette (Saint-Hyacinthe QC, 1861-Sherbrooke, Qc 1937), mentionnent Albert parmi les enfants endeuillés et indiquent qu’il habite à Duluth, au Minnesota. Après cela, nous ne trouvons plus aucune trace de lui, si ce n’est qu’il serait probablement mort vers en 1939, à l’âge de 44 ans. Nous ignorons où il est inhumé.

Sépulture D’Émile Demers et de Marie Perreault à Montréal

Après de nombreuses recherches, j’ai enfin retrouvé la sépulture de ma grand-mère, Marie Perreault, au Repos Saint-François d’Assise, anciennement le cimetière de l’Est, à Montréal. Elle repose aux côtés de son époux, Émile Demers. Je regrette de ne jamais l’avoir connue alors qu’elle était encore en vie : j’avais 22 ans lorsqu’elle est décédée.

Le jour où je suis allé au cimetière pour prier sur sa tombe, je me suis assis par terre devant le monument et je lui ai présenté des excuses pour ce que grand-père lui a fait vivre. Je lui ai parlé de sa fille et de ses petits enfants qu’elle n’a pas connus. Ce jour-là, j’ai pris la décision de lui redonner la place qui lui revenait dans notre histoire de famille. Ce fut un moment émotif. Peu importe qu’elle m’ait entendu ou pas. Ça m’a permis de guérir quelque chose en moi.

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