
Gabriel voit le jour le 30 juin 1900, troisième enfant de Ferdinand Gauvreau et de Desneiges Plamondon. Il est baptisé le jour même à l’église Saint-Jean-Baptiste de Québec. Son parrain est Alfred Noreau et sa marraine, sa tante Philomène Gauvreau, sœur de son père Ferdinand. Le registre de baptême mentionne que son nom complet est Joseph Alfred Gabriel Gauvreau.

En 1946, mon père, Vincent Gauvreau — le frère de Gabriel — s’installe avec ma mère à Saint-Laurent, sur l’île d’Orléans. Dans ce petit village où tout le monde se connaît, la vie se tisse au fil des rencontres. Bien avant Internet et les réseaux sociaux, voisins et amis se retrouvent volontiers autour de la table de cuisine pour jaser, échanger des nouvelles ou jouer aux cartes.
C’est ma mère qui m’a raconté une histoire au sujet de Gabriel. Il est aujourd’hui difficile de départager avec certitude les faits des souvenirs, mais les récits racontés dans la famille, malgré quelques variantes, semblent tous mener dans la même direction.
Un soir, pendant une partie de cartes chez mes parents, un capitaine de bateau se trouve parmi les invités. En apprenant que mon père porte le nom de Gauvreau, il lui demande s’il est apparenté à Gabriel, qui aurait travaillé à bord d’un navire de la marine marchande.
Gabriel a effectivement travaillé comme intendant de cabine — « steward » — dans la marine marchande, notamment à bord du « SS New Northland ». Son nom figure sur la liste du personnel de bord en 1930; il a alors 29 ans. D’autres documents le présentent aussi comme intendant des bains ou des salles de bain. Selon le contexte, le mot « steward » peut également désigner un responsable ou un concierge.



Nous savons qu’au cours d’une croisière, Gabriel aurait vécu une épreuve profondément traumatisante. Les séquelles auraient entraîné une grave dépression et un séjour temporaire à l’hôpital Saint-Michel-Archange de Québec, un établissement alors consacré aux soins psychiatriques. Fondée en 1845 sous le nom d’Asile de Beauport, l’institution a ensuite porté les noms de Saint-Michel-Archange et de Robert-Giffard. Elle est aujourd’hui connue sous le nom d’Institut universitaire en santé mentale de Québec.
On imagine combien cette période a dû être éprouvante pour Gabriel et pour les siens. À l’époque, les connaissances, les diagnostics et les traitements étaient bien loin de ceux d’aujourd’hui. La maladie mentale demeurait mal comprise et entourée de silence; pour bien des familles, l’hospitalisation d’un proche s’accompagnait malheureusement d’un sentiment de honte. On préférait souvent taire la souffrance plutôt que d’en parler.
Au fil des années, plusieurs versions de l’événement ont circulé dans la famille. Selon l’une d’elles, Gabriel aurait subi de l’intimidation de la part de certains membres de l’équipage avant d’être jeté par-dessus bord dans des eaux où se trouvaient des requins. C’est cette version que le capitaine aurait racontée à mes parents.
Gabriel aurait été secouru par l’équipage d’un autre navire. Certains auraient ensuite parlé d’une simple plaisanterie, mais une expérience capable de le bouleverser à ce point ne pouvait avoir, pour lui, quoi que ce soit d’anodin. Elle évoque plutôt la brutalité et la malveillance. Une autre version raconte que des personnes auraient tenté de lui arracher des clés afin d’accéder à de l’alcool ou à une pharmacie. Avec le temps, les circonstances exactes se sont brouillées et bien des questions sont demeurées sans réponse.
Gabriel ne s’est jamais marié. On ne lui connaît pas de compagne, mais il est possible, avec toute la prudence qui s’impose, qu’un homme ait occupé une place importante dans sa vie. S’agissait-il d’une amitié profonde ou d’une relation amoureuse? Nous ne le saurons sans doute jamais. La famille racontait qu’il travaillait comme secrétaire auprès d’un professeur chez qui il habitait. Dans les années 1970, Gabriel quitte Québec avec lui pour s’établir en Colombie-Britannique, où il vivra jusqu’à la fin de ses jours.
L’une de ses sœurs avait remarqué combien Gabriel semblait plus heureux depuis qu’il travaillait auprès de ce professeur. À une époque où l’on parlait peu de ces réalités au sein des familles, personne ne peut aujourd’hui confirmer ce qu’il en était réellement. Ce qui demeure, toutefois, c’est le souvenir d’un homme qui semblait avoir trouvé auprès de cette personne une forme de bonheur et d’apaisement.
Gabriel s’éteint le 7 février 1980 à Penticton, en Colombie-Britannique, à l’âge de 79 ans. Il repose au Lakeview Cemetery, dans une tombe sans monument. D’après les registres du cimetière, Gabriel aurait aussi travaillé dans le domaine de l’hôtellerie, soit avant son décès, soit au moment de celui-ci.
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